Témoignage d’un normalien de 1914
Sahnouni Rachid, pédagogue et linguiste , cadre de l’enseignement, toujours, au service de l’éducation, même après sa retraite, est fils de normalien, promotion de 1914. Le père, Si Mohand Hocine Sahnouni a eu un parcours « assez singulier » à cause d’une lettre interceptée et confisquée par «le service de surveillance des correspondances indigènes ».
Avant sa mort, il a récupéré le document ci-dessous et il a donné ses impressions sur l’école normale de son époque. A vous d’approfondir votre opinion sur les facettes de l’« Ecole Normale d'Instituteurs d'Alger-Bouzaréa » après la lecture de ce document.
2/ Souvenir de normalien
L'Ecole Normale d'Instituteurs d'Algérie fut créée vers 1886. Jusque vers 1900 elle se trouvait sur les hauteurs d'Alger, à Mustapha.
Elle fut ensuite transférée à son emplacement actuel et prit le nom d' « Ecole Normale d'Instituteurs d'Alger-Bouzaréa »
Il n'y en avait qu'une pour toute l'Algérie. A cette époque il y avait deux enseignements distincts : l'enseignement des Européens et l'enseignement des indigènes. Ce cloisonnement fut maintenu jusqu'en 1926. Il était donc dans l'ordre des choses qu'il y eût deux préparations différentes pour les élèves - maîtres. L' « Ecole Normale » proprement dite était pour les Européens exclusivement. Les Indigènes fréquentaient le «Cours Normal » . Les Indigènes ne pouvaient enseigner dans une école fréquentée par des Européens, Quant aux Européens désireux d'exercer leur métier dans l'enseignement indigène, ils devaient obligatoirement suivre un stage dans une « Section spéciale » , rattachée au Cours Normal. Le directeur de l'Ecole Normale pour Européens dirigeait également le Cours Normal et la section spéciale bien qu'il y eût un sous-directeur qui s'occupât de ces deux derniers en particulier.
Les programmes d'études étaient différents ;les professeurs également. Les études duraient trois ans pour tous . Mais les Européens devaient être titulaires du Brevet Elémentaire pour participer au concours d'entrée à l'E.N. et en deuxième année ils se présentaient au Brevet Supérieur. Les Indigènes prenaient part au concours d'entrée au Cours Normal muni du certificat d'études primaires. En 2ème année ils se présentaient au Brevet Elémentaire , diplôme jugé suffisant pour leur enseignement. La 3ème année était pour tous, une année d'apprentissage II y avait dans l'enceinte de l'E.N. une école annexe de six (6) classes (2 CP , 2 CE , 2 CM), 3 classes distinctes pour chaque enseignement.
Les élèves -maîtres européens étaient tenus de fournir un trousseau tous les ans. Les élèves -maîtres indigènes étaient habillés de pied en cape , par l'Ecole. Leur tenue de sortie était un uniforme copié sur celui des Zouaves et des tirailleurs : veste courte à col rond , pantalon bouffant , une ceinture rouge faisant plusieurs fois le tour du corps , chéchia à pompon, brodequins. La veste courte et la ceinture en tissu furent supprimées en 1916. La veste devint de longueur normale , en tissu bleu-marine, col officier brodé de deux palmes académiques. Les élèves - maîtres indigènes eurent même la faculté d'adopter le costume français. Deux lingères françaises assuraient le blanchissage et le raccommodage. L'Ecole Normale et le Cours Normal étaient logés dans deux corps de bâtiments assez éloignés l'un de l'autre, séparés par les locaux réservés au Directeur et à l'Intendance. Les dortoirs occupaient tout le Ier étage des bâtiments et les classes le rez-de-chaussée. Aucune mixité n'était tolérée, même dans les deux cours de récréation. La ségrégation était scrupuleusement observée sur le plan des contacts humains où l'infériorité était toujours imposée aux indigènes. En revanche sur le plan national les indigènes devaient afficher des sentiments patriotiques enthousiastes à l'égard de la France et en donner la preuve, le cas échéant. Tout manquement à cette règle dûment constaté était sanctionné par le renvoi. Un exemple: En 1916 deux élèves - maîtres indigènes appelés au Conseil de révision furent déclarés « bons, service armé ». Aucun sursis n'était accordé aux étudiants. Mais les conscrits indigènes pouvaient , selon la loi de recrutement qui leur était appliquée , fournir un « remplaçant». Le remplaçant était un mercenaire payé par l'appelé. Il s'engageait dans l'armée aux lieu et place du conscrit , bailleur de fonds , lequel se voyait ainsi exempté du service. Les deux normaliens usèrent donc de cette faculté conformément à la loi. Quand les professeurs de l'Ecole Normale et du Cours Normal, tous français, furent au courant de cette dérobade, qui, pour eux, était une désertion, ils expulsèrent immédiatement les délinquants, jugés indignes d'enseigner la langue française.
Le nombre d’éléves-maîtres au Cours Normal indigène oscillait entre 15 et 20 par année. A l'Ecole Normale française il était le double. Et pourtant la population scolaire indigène était dix fois plus élevée que l'européenne.
Certains élèves-maîtres indigènes, après deux années de Cours Normal voulurent pousser leurs études à l'Ecole Normale française. Ils durent signer une promesse par laquelle ils s'engageaient, quand ils seraient majeurs, à se faire naturaliser français. L'instituteur indigène ne pouvait absolument pas enseigner dans une école pour Européens. Le directeur d'une école indigène était toujours un français quel que soit son âge et quels que soient les compétences, l'âge et l'ancienneté de ses adjoints indigènes.
Et ces adjoints traumatisés par leur complexe d'infériorité se contentaient de leur situation diminuée qui tout de même les plaçait au haut de l'échelle sociale de leur communauté. Quand les plus dynamiques d'entre eux créèrent , dans les années trente , une amicale des instituteurs indigènes , ils exposèrent leurs revendications dans une revue qu'ils intitulèrent « La voix des humbles ». Quel titre éloquent, dans son humilité !
La nuée porte dans son sein l'orage qui , en éclatant , la crève. Le colonialisme secrète un venin fait d'orgueil et de mépris. Le venin infecte le sang des colonisés , y suscite un ferment de violence et de révolte destructeur de sa source première.
Si Mohand Hocine Sahnouni, Bouzaréa , Janvier 1974,
Les appréciations avant le conseil de discipline
Appréciations portées par la direction de l'Ecole Normale.
Elève d'une intelligence fine et pénétrante , d'un jugement solide, alliant l'énergie et la ténacité à la modestie : d'une tenue correcte et possédant une instruction étendue et bien assimilée. Sahnouni est un sujet très recommandable. Mobilisé à la fin du premier trimestre de l'année scolaire.
Le conseil de discipline
Copie du procès-verbal du Conseil de discipline motivant l'exclusion.
Séance du 23 Octobre 1917
L'an mil neuf cent dix-sept , le 23 octobre , à sept heures du matin le Conseil des professeurs de l'Ecole Normale s'est réuni au lieu habituel de ses séances.
Etaient présents :
M . M.
Guillemin, Directeur de l'Ecole Normale Président.
Barsot, Econome
Di Luccio , Professeur à l'Ecole Normale
Haïd , Professeur à l'Ecole Normale
Fleureau, Professeur à l'Ecole Normale
Rolland , Professeur d’Agriculture
Battut, Maître adjoint du Cours Normal
Biaggi, Maître adjoint du Cours Normal
Coulon , Maître adjoint du Cours Normal
Rollet,Directeur de l'Ecole annexe
M Battut est nommé secrétaire.
Le Président soumet au Conseil une lettre adressée par deux élèves du Cours Normal , Sahnouni et Chabane actuellement en congé pour service militaire , à un ancien élève Abchiche, leur condisciple , en ce moment instituteur.
La lettre , datée de Marseille du 11 septembre 1917 et expédiée à Abchiche , alors en vacances à Adeni , commune mixte de Fort-National , a été surprise par « le service de surveillance des correspondances indigènes ».
Copie en fut adressée à M. l'Inspecteur d'Académie qui en saisit la direction de l'Ecole Normale pour examen et avis.
Le Conseil.
Après lecture et discussion de la lettre, précise , ainsi qu'il suit, la portée des faits soumis à son appréciation.
Il n'y a pas lieu de retenir le récit de la vie d'insouciance et de libertinage que semblent mener Sahnouni et Chabane . L'étalage même de la satisfaction ironique qu'éprouvent ces deux soldats privilégiés de se sentir .à l'abri du danger ne présente généralement , en la circonstance , qu'une importance secondaire.
Mais ce qui est de la plus haute gravité , ce sont les révélations qu'apportent , sur les
sentiments anti-français de Sahnouni , de Chabane et d'Abchiche , certaines phrases glissées comme par surprise au milieu de récits joyeux et peut-être délibérément insignifiants.
Bien que la lettre saisie semble traduire un état d'esprit habituel au groupe des correspondants , puisqu'elle fait état d'opinions antérieurement exprimées par Abchiche dans ses relations avec ses amis , il importe de ne pas lui attribuer de portée plus générale qu'elle n'en doit rigoureusement avoir. Elle semble bien n'être que l'expression des sentiments d'un petit cercle de trois ou quatre complices , tout au plus ; et d'ailleurs , si elle traduisait les dispositions générales à., l'égard de la France d'un nombre plus élevé de nos instituteurs indigènes , il n'y aurait pourtant pas lieu d'oublier qu'une fraction importante du Cours Normal a manifesté d'incontestables sentiments de loyauté envers notre pays , puisque la plupart de nos élèves de la classe indigène de 1918 , pourtant non encore incorporée , ont contracté un engagement volontaire dans l'armée , exemple qui n'a guère été suivi en dehors du personnel enseignant.
Tout en circonscrivant ainsi l'étendue du mal, le Conseil n'est pas moins fortement ému par la découverte de l'existence d'un véritable esprit de trahison , peut-être encore à l'état de gestation , mais néanmoins inquiétant , qui anime incontestablement les auteurs de cette correspondance.
Cet esprit de trahison se manifeste sous diverses formes dans la lettre de Sahnouni
Tout d'abord , il consiste dans l'expression d'une opinion générale très nette sur le choix des maîtres futurs de l'Algérie : l'auteur désapprouve formellement la doctrine courante des milieux Kabyles qui restent fidèles avec Français par l'appréhension même que leur cause la perspective de la domination de maîtres inconnus et vaguement redoutés.
Le choix de Sahnouni est fait et contre nous.
Aussi les sympathies de Sahnouni se révèlent-elles aussitôt par la satisfaction non déguisée et d'ailleurs peu justifiée qu'il ressent à constater l'état favorable des affaires de celui qu'il appelle «Dada El-Hadj» :( Il s'agit de Guillaume II, Empereur d’Allemagne) .
La pensée commune des conspirateurs et l'attitude de Sahnouni à l'égard des grades militaires accusent encore cet état d'hostilité: nous ne sommes plus ici en présence de souhaits plus ou moins platoniques , mais déjà devant des actes. Sahnouni refuse de conquérir les grades auxquels il pourrait parvenir , non seulement pour demeurer à l'aise dans sa « gentille place » , mais délibérément et pour ne rendre que le minimum de services à ceux qu'il considère comme des ennemis.
C'est la même pensée qui le pousse à se féliciter de n'avoir pas cédé à un mouvement de loyalisme qui a déterminé certains de ses camarades à s'engager : il eût commis , en les imitant , « une des plus grosses sottises de sa vie , et la raison principale du remords qu'il en eût éprouvé eût été de s'être exposé au sacrifice pour des gens qui ne valent pas le moindre lopin de sa terre » .
Jusqu'ici pourtant la trahison de Sahnouni reste passive en quelque sorte , mais voici qu'elle se fait vraiment active.
Devant la honte que les avions français , qu'il compare à des bêtes puantes , ont infligée aux pauvres Kabyles en évoluant dans leurs montagnes , il se fait provocateur : « Dis-leur de souhaiter , d'espérer , autant que nous que bientôt , il n'y aura plus que des aigles chez nous ! ».
Devant l'impuissance actuelle de ses coreligionnaires , il sent le besoin d'entretenir leurs espérances , et l'insolente comparaison entre « l'aigle allemand » et « le charognard français » , est destinée à ranimer leur foi.
Enfin , pour bien montrer qu'il ne s'agit pas là de propos sans conséquence , il soulève légèrement le voile qui recouvre le mystère de sa vie de caserne : il s'ennuie ! et ce ne doit pas être une vaine bravade puisque Chabane ajoute dans son commentaire énigmatique : « il ennuie tout le monde ».
La portée de cette lettre est manifeste : elle exprime rigoureusement la pensée commune d'un groupe de jeunes conspirateurs qui se concernent , s'excitent , parlant déjà haut et timidement encore , peut-être , cherchant à aboutir. Qui sait quels sillons ténébreux ont déjà provoqué ces agissements et quelles intrigues inavouables ont pu être nouées. Il n'est pas jusqu'à l'évolution singulière d'un ancien élève Killoul , simulateur mystérieux , qui ne corse l'affaire en révélant des combinaisons très brumeuses.
En présence de faits aussi caractérisés de propagande antifrançaise , des mesures énergiques de répression s'imposent sans délai :
Le Conseil après délibération :
En ce qui concerne Sahnouni et Chabane , élèves du Cours Normal, Considérant que Sahnouni non content de professer violemment et insolemment des sentiments anti-français , se livre à une propagande et à des agissements criminels pouvant compromettre la sécurité du pays qui lui a généreusement dispensé l'instruction ;
Considérant que Chabane , par le post-scriptum qu'il a ajouté à la lettre de Sahnouni approuve tacitement ces sentiments et cette attitude, qu'au surplus ces phrases: «Si tu comprends ce que cela veut dire , tu sauras tout » et « II t'a tout dit » constituent une adhésion formelle à un complot tramé avec Sahnouni.
A l'unanimité
Emet l'avis que Sahnouni et Chabane ne doivent jamais reprendre leurs places au Cours Normal ;
Et propose à M. le Recteur de vouloir bien prononcer l'exclusion de ces élèves , avec obligation pour eux de rembourser leurs frais de pension , sans préjudice de sanctions que l'autorité militaire , dûment saisie de ces faits criminels , pourra prononcer à l'égard de leurs auteurs.
En ce qui concerne Abchiche,
Considérant que cet instituteur échappe à la juridiction du Conseil des Professeurs de l'Ecole Normale,
Prie l'administration académique de vouloir bien se reporter au dossier constitué sur Abchiche à sa sortie de l'Ecole Normale et où il est dit que cet élève , intelligent, renfermé, maître de lui , pourra représenter une force réelle d'action , sans qu'il soit permis de préjuger du sens dans lequel elle s'exercera,
Suggère de tenir pour faite la preuve que cette action s'exerce contre la France et qu'Abchiche doit être considéré comme le véritable inspirateur et l’organisateur de ce complot, attendu d'ailleurs que la lettre de Sahnouni n'est qu'une réponse aux doctrines exposées et aux indications données par Abchiche ;
Suggère enfin que les fils de ce complot Jeune - algérien peuvent être trouvés dans les agissements d’Abchiche , qu'il y a lieu non seulement de le surveiller particulièrement, mais de le mettre immédiatement dans l'impossibilité de continuer ses redoutables intrigues .
Le président Le secrétaire
+ (Pour plus de détails et de précisions, consulter les archives de l'Ecole Normale)

Ecole Normale de Bouzarea