Souvenir de normalien
L'Ecole Normale d'Instituteurs d'Algérie fut créée vers 1886. Jusque vers 1900 elle se trouvait sur les hauteurs d'Alger, à Mustapha.
Elle fut ensuite transférée à son emplacement actuel et prit le nom d' « Ecole Normale d'Instituteurs d'Alger-Bouzaréa »
Il n'y en avait qu'une pour toute l'Algérie. A cette époque il y avait deux enseignements distincts : l'enseignement des Européens et l'enseignement des indigènes. Ce cloisonnement fut maintenu jusqu'en 1926. Il était donc dans l'ordre des choses qu'il y eût deux préparations différentes pour les élèves - maîtres. L' « Ecole Normale » proprement dite était pour les Européens exclusivement. Les Indigènes fréquentaient le «Cours Normal » . Les Indigènes ne pouvaient enseigner dans une école fréquentée par des Européens, Quant aux Européens désireux d'exercer leur métier dans l'enseignement indigène, ils devaient obligatoirement suivre un stage dans une « Section spéciale » , rattachée au Cours Normal. Le directeur de l'Ecole Normale pour Européens dirigeait également le Cours Normal et la section spéciale bien qu'il y eût un sous-directeur qui s'occupât de ces deux derniers en particulier.
Les programmes d'études étaient différents ;les professeurs également. Les études duraient trois ans pour tous . Mais les Européens devaient être titulaires du Brevet Elémentaire pour participer au concours d'entrée à l'E.N. et en deuxième année ils se présentaient au Brevet Supérieur. Les Indigènes prenaient part au concours d'entrée au Cours Normal muni du certificat d'études primaires. En 2ème année ils se présentaient au Brevet Elémentaire , diplôme jugé suffisant pour leur enseignement. La 3ème année était pour tous, une année d'apprentissage II y avait dans l'enceinte de l'E.N. une école annexe de six (6) classes (2 CP , 2 CE , 2 CM), 3 classes distinctes pour chaque enseignement.
Les élèves -maîtres européens étaient tenus de fournir un trousseau tous les ans. Les élèves -maîtres indigènes étaient habillés de pied en cape , par l'Ecole. Leur tenue de sortie était un uniforme copié sur celui des Zouaves et des tirailleurs : veste courte à col rond , pantalon bouffant , une ceinture rouge faisant plusieurs fois le tour du corps , chéchia à pompon, brodequins. La veste courte et la ceinture en tissu furent supprimées en 1916. La veste devint de longueur normale , en tissu bleu-marine, col officier brodé de deux palmes académiques. Les élèves - maîtres indigènes eurent même la faculté d'adopter le costume français. Deux lingères françaises assuraient le blanchissage et le raccommodage. L'Ecole Normale et le Cours Normal étaient logés dans deux corps de bâtiments assez éloignés l'un de l'autre, séparés par les locaux réservés au Directeur et à l'Intendance. Les dortoirs occupaient tout le Ier étage des bâtiments et les classes le rez-de-chaussée. Aucune mixité n'était tolérée, même dans les deux cours de récréation. La ségrégation était scrupuleusement observée sur le plan des contacts humains où l'infériorité était toujours imposée aux indigènes. En revanche sur le plan national les indigènes devaient afficher des sentiments patriotiques enthousiastes à l'égard de la France et en donner la preuve, le cas échéant. Tout manquement à cette règle dûment constaté était sanctionné par le renvoi. Un exemple: En 1916 deux élèves - maîtres indigènes appelés au Conseil de révision furent déclarés « bons, service armé ». Aucun sursis n'était accordé aux étudiants. Mais les conscrits indigènes pouvaient , selon la loi de recrutement qui leur était appliquée , fournir un « remplaçant». Le remplaçant était un mercenaire payé par l'appelé. Il s'engageait dans l'armée aux lieu et place du conscrit , bailleur de fonds , lequel se voyait ainsi exempté du service. Les deux normaliens usèrent donc de cette faculté conformément à la loi. Quand les professeurs de l'Ecole Normale et du Cours Normal, tous français, furent au courant de cette dérobade, qui, pour eux, était une désertion, ils expulsèrent immédiatement les délinquants, jugés indignes d'enseigner la langue française.
Le nombre d’éléves-maîtres au Cours Normal indigène oscillait entre 15 et 20 par année. A l'Ecole Normale française il était le double. Et pourtant la population scolaire indigène était dix fois plus élevée que l'européenne.
Certains élèves-maîtres indigènes, après deux années de Cours Normal voulurent pousser leurs études à l'Ecole Normale française. Ils durent signer une promesse par laquelle ils s'engageaient, quand ils seraient majeurs, à se faire naturaliser français. L'instituteur indigène ne pouvait absolument pas enseigner dans une école pour Européens. Le directeur d'une école indigène était toujours un français quel que soit son âge et quels que soient les compétences, l'âge et l'ancienneté de ses adjoints indigènes.
Et ces adjoints traumatisés par leur complexe d'infériorité se contentaient de leur situation diminuée qui tout de même les plaçait au haut de l'échelle sociale de leur communauté. Quand les plus dynamiques d'entre eux créèrent , dans les années trente , une amicale des instituteurs indigènes , ils exposèrent leurs revendications dans une revue qu'ils intitulèrent « La voix des humbles ». Quel titre éloquent, dans son humilité !
Souvenirs de Si Mohand Hocine Sahnouni
Commentaires
Pas de commentaire pour cet article
Trackbacks
Pas de trackback pour cet article
Adresse de trackback pour cet article :
http://admin.dzblog.com/trackback.php?Id=232818Ajouter un commentaire Créer un trackback

Ecole Normale de Bouzarea