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Lundi 27 Mars 2006

Hommage à

Rachid MIMOUNI le normalien

 De belles choses ont été dites et écrites sur Rachid Mimouni et son œuvre. 

 Beaucoup reste à faire. Nous laissons, aux jeunes générations, le soin, par exemple de porter à l’écran l’œuvre de ce grand écrivain. Pour notre part, anciens normaliens que nous sommes, Rachid nous permet de revivre des moments cruciaux de notre adolescence, grâce à son roman « Une paix à vivre ».

 L’histoire de ce roman bien que fictive, se déroule à l’école normale. Pour les personnages, il s’est inspiré des responsables, des professeurs ou des éléves-maîtres qu’il a côtoyés. Les noms sont, à peine, déformés. Il est facile de deviner qui sont Dili, Laramiche, Swamm, Kaouas, Bounafiro, Lemtihet, Saouane, Guittou, Md Riga, etc.… 

 J’estime que le meilleur hommage que nous pouvons lui rendre c’est de publier des extraits de son livre dans ce blog afin que chaque normalien, à la lecture de ce bref rappel, s’incline à sa mémoire.      

« Au premier regard on distinguait le paysan endimanché descendu dans la ville. Pour s'en convaincre, il n'était que de voir l’énorme turban qui lui grossissait la tête ou le beau burnous blanc qui gardait encore les plis de son rangement. Indécis, le paysan allait et venait devant le portail d'entrée, n'osant ni entrer ni repartir. A quelques pas de lui, l'adolescent qui l'accompagnait le regardait avec un petit sourire amusé. Une nouvelle fois l'homme cambra le buste, fixant la plaque noire bien franchement. Ce manège eut le don d'accroître l'hilarité du garçon.  

"Viens ici, lui dit-il. Qu'y a-t-il d'écrit ?  

- Ecole normale d'instituteurs.  

- Donc c'est bien ici, affirma l'homme, manifestement à la recherche d'un encouragement.  

- Oui, confirma le jeune homme.  

  - Donc, puisque c'est ici, nous devons entrer.  

  - Oui, affirma de nouveau l'adolescent".  

L'homme regardait la petite rue montante, encadrée de grillage, qui menait là-haut vers la loge blanche du gardien.  

Puis, après avoir une dernière fois roulé ses énormes mousta­ches : 

"Allons-y", dit-il à l'enfant.  

Debout sur le seuil de la porte de sa loge, son béret vissé sur la tête, le gardien les regardait venir avec une tranquille assurance.  

"C'est ici l’Ecole normale ? interrogea le paysan.  

- C'est écrit sur la plaque en bas. Tu ne sais pas lire ?  

- Non, répondit le paysan sans la moindre hésitation.  

- Qu'est-ce que vous voulez ?  

- J'amène le garçon.  

- Il est nouveau ?  

- Oui, répondit le visiteur.  

  - Quel est son nom ? Djabri Ali".  

Le gardien consulta son registre.  

"Je ne retrouve pas son nom, Mais la rentrée a déjà eu lieu il y a quinze jours. Pourquoi arrive-t-il en retard ?  

- J'ai une lettre avec moi.  

- Oui, je vois maintenant, fit le gardien. C'est le gars qui entre directement en troisième année. Signe ici, petit."  

Le garçon s'exécuta. "Très bien. C'est tout."  

Le paysan ne semblait pas comprendre et restait à se dandiner sur place. Après avoir téléphoné, le gardien se retourna vers lui.  

"C'est entendu, mon vieux, tu peux partir,  

- Je peux partir ?  

- C'est ce que je viens de te dire.  

- Et le garçon ?  

- Il reste ici, bien sûr. C'est pour cela qu'il est venu, non ? " »  

Extrait de la page 5 et 6

 « On avait l'impression que mademoiselle Swamm cultivait l'art de tromper son monde. A plusieurs titres. Par son état de demoiselle d'abord, par son doux prénom d'Evelyne ensuite, et enfin par une silhouette de nature à damner tous les saints. Combien de cœurs d'étudiants novices avaient palpité devant la magnifique vision, quand elle apparaissait là-bas, au fond du couloir, à contre-jour. Mais de près, le décor changeait du tout au tout. On n'avait plus devant soi qu'un sévère profes­seur, d'âge respectable, au visage plutôt ingrat, parcouru de rides et couverts de points noirs du plus mauvais effet. 

Le professeur de philosophie était connu pour ne point badiner avec le règlement ou la discipline. Distante, elle promenait en permanence à travers les galeries de l'école un tailleur et des idées strictes, un regard et des avis tranchants, une opinion du monde et une moue dédaigneuses. Au conseil des professeurs, le directeur baissait souvent la tête devant l'éclat de ses yeux gris acier. Car l'indomptable demoiselle défendait fougueusement ses idées et le petit bonhomme de directeur était un être pacifique, bavard et doux, ayant tou­jours une bonne histoire à raconter pour égayer l'atmosphère. Il se serait fait un plaisir d'en citer quelques égrillardes si le noir regard n'avait été là pour l'en dissuader et l'inviter à reprendre un ordre du jour qu'il avait souvent tendance à négliger. » 

Extrait de la page 17

« On lisait un début d'affolement chez les serveurs, car aucun surveillant n'était présent pour calmer la colère des élèves. Comme le repas n'arrivait toujours pas, il s'éleva un immense tintamarre provoqué par le choc des couteaux sur les brocs d'acier, et sur les assiettes dont quelques-unes se brisè­rent. Leurs débris volèrent à travers le réfectoire, puis ce furent des assiettes entières qui servirent de projectiles. Alerté par un agent, le surveillant général surgit dans la salle, et évalua d'un coup d'œil l'ampleur du désastre. Le calme revint immédiate­ment et un grand silence se fit.

 Laramiche traversa lentement la salle en hochant la tête. Puis, mettant les mains sur les hanches : 

              "Alors, vous êtes pressés de sortir, hein ! il ne vous arrive jamais de penser à ceux qui se donnent un mal fou pour vous servir. Ce qui vous intéresse, c'est de remplir votre ventre pour aller ensuite vous balader. Sachez qu'en ce pays, il y a peu de gens qui peuvent comme vous manger trois fois par jour. Et, gratuitement, aux frais de l'Etat. Vous devez savoir que vous êtes des privilégiés. Et en retour, quel est votre comporte­ment ? Vous cassez des assiettes parce que le service a pris quelques minutes de retard. Alors, je vais vous dire : primo, vous allez vous passer de ce repas, secundo, vous allez vous passer de sortie. Vous êtes tous consignés. Vous retournez immédiatement dans vos salles de classe. Dans cinq minutes les surveillants iront faire l'appel."  

C'était l'étude du soir de ce jeudi mémorable. Djabri en profitait pour recopier les cours qu'il n'avait pu suivre. Après l'accrochage du premier jour, Kaouas avait fini par prendre en amitié ce garçon tranquille et travailleur, et se plaisait à jouer auprès de lui un rôle de guide et de mentor. Pour l'heure, Kaouas allait de table en table tenir de longs conciliabules. Lemtihet travaillait à perfectionner sa machine à pierres. De temps en temps il se tournait vers son camarade pour lui demander son opinion sur la dernière amélioration technique qu'il venait de mettre au point. »  

Extrait de la page 30

 « Comme un train qui s'essouffle le long d'une côte, les souliers raclant le parquet finirent par s'arrêter au niveau de Djabri.  

"Rappelez-moi votre nom, lança le professeur.  

- Djabri.  

- Montrez-moi votre cahier de cours."  

L'homme se mit à retourner les pages en reniflant.  

"Hm, hm, c'est tout ce qu'on veut, des grumeaux, une collection de pattes de mouches, mais pas un cahier de cours. Consigné dimanche", conclut le professeur en jetant le cahier sur la table de l'élève.  

De l'avis unanime, Beau Sacoche était le pire de tous les professeurs de l'école. Les élèves l'avaient baptisé de ce sobri­quet parce que l'homme maintenait, contre vents et marées, la masculinité de ce nom. Ce personnage avait en charge l'ensei­gnement d'une discipline prestigieuse, les mathématiques, et se trouvait donc être le professeur le plus important pour les élèves de la classe de mathématiques élémentaires, hantés par l'approche inexorable de l'échéance finale : le baccalauréat. 

Etrange professeur que Beau Sacoche. »  

Extrait de la page 109

 « Le prestige de Kaouas découlait en grande partie de ce qu'il présidait à la distribution du courrier pour la classe de "math élem." A la pause de dix heures, il se rendait à la salle des surveillants pour prendre les lettres de ses camarades. 11 était invariablement assailli par les élèves à son entrée. On faisait cercle autour de lui, on se bousculait, on criait. Kaouas laissait faire un moment, considérant cette cohue comme un hommage personnel qui devait lui être quotidiennement rendu. Puis il se mettait à rabrouer les plus excités et à réclamer de la discipline. 

"Aït, lançait-il, tu es toujours le plus excité, pourtant tu sais bien que tu ne reçois jamais rien. 

- Oh ! moi, tu sais, répondait ce dernier, déçu, c'est juste pour voir. Je n'attends rien aujourd'hui. Demain peut-être."

Seuls quelques garçons refusaient de participer à ce rituel. Parmi eux, Lemtihet qui clamait qu'il ne voulait pas recevoir de courrier et Djabri qui ne connaissant personne susceptible de lui écrire. »  

Extrait de la page 121

  Source : « Une paix à vivre » de Rachid Mimouni 2°édition  par l’ENAL en 1994

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